Interview. Sandrine Rousseau ou l’art de « poser le doigt là où ça fait mal »

Avec les Verts, au sein de la Nupes ou en solitaire… Quitte à déplaire et froisser son camp, Sandrine Rousseau opte pour la radicalité, sur le fond comme sur la forme. Une méthode coup de poing assumée et calculée pour « déplacer la plaque politique vers la gauche et l’écologie ».

Sur les plateaux TV comme sur Twitter, Sandrine Rousseau est omniprésente depuis la fin de l’été 2022. Langage tranchant, polémiques… la députée écoféministe de Paris dit s’inspirer de la communication d’Alexandria Ocasio-Cortez, une jeune élue démocrate radicale et féministe de l’État de New York. Sandrine Rousseau clive, à droite comme chez les siens, et ne jure allégeance à aucun parti ni personne, sauf « à la parole des femmes ». Son objectif ? Défaire une « société d’inégalités, de domination, de discriminations et de violences ».

Quand on s’appelle Sandrine Rousseau, on s’oppose comment à un Emmanuel Macron ?

Je ne sais pas si c’est spécifique à quand on est Sandrine Rousseau. Ce qui me fascine chez Emmanuel Macron, c’est le fait qu’il gère la France comme s’il était aux commandes d’une machine dont il faudrait régler un petit truc ici, un autre petit truc là, puis prévoir la révision dans trente ans. Alors qu’on aurait besoin de quelqu’un qui est visionnaire pour affronter les crises sociales et écologiques. C’est en ça, je trouve, qu’Emmanuel Macron est difficile à contrer.

Comme il se contente d’avoir un discours technique et très surjoué, c’est presque comme si ça ne donnait pas de prises. Parce que le fait qu’il surjoue, ça énerve, mais ça ne donne pas d’arguments politiques. Et sur les mesures techniques, on le voit bien sur le chômage, c’est emblématique : il fait une réforme du chômage qui va totalement détruire le principe-même de l’assurance chômage, il le présente de manière ultra technique et il fait passer un décret entre Noël et le Nouvel An, entre la poire et le fromage… et donc, il ne donne pas prise à une opposition facile.

Ce que je lui reproche, c’est de ne jamais dévoiler la réalité de son jeu. 

Vous suscitez les passions. À gauche, on est parfois embarrassé par la « méthode Rousseau », à droite vous êtes la cible parfaite, les humoristes écrivent sur vous…  À L’Obs, vous dîtes : « Avant, je parlais de manière raisonnable et on ne m’écoutait pas. Aujourd’hui, on m’écoute… ». Ça consiste en quoi, la « méthode Rousseau » ?

Justement à ne pas être technicienne, à l’inverse d’Emmanuel Macron. C’est-à-dire à présenter les briques de quelque chose qui changerait radicalement notre mode de vie, d’un nouveau modèle de société. C’est le cas sur le « droit à la paresse », sur le partage des tâches domestiques, sur la diminution de la consommation de viande (le fameux barbecue)… Je n’arrive pas encore à le poser en longueur, parce que je n’ai pas le temps dans les interviews.

C’est ce que décrivait Bourdieu : pour développer une pensée complexe, il faudrait des interviews de trois-quarts d’heure à chaque fois (rires). Ce qui, évidemment, n’existe pas. Et donc, il faut réussir – c’est tout mon challenge – à poser quelque chose qui marque les esprits en une ou deux phrases, et qui génère la réflexion ensuite.

Donc la « méthode Rousseau » est une méthode choc ?

Non ! C’est une méthode qui consiste à poser le doigt là où ça fait mal. Je pense que c’est un peu un truc d’ostéopathie. C’est-à-dire poser le doigt sur un nœud dans la société. Et oui, ça fait mal au moment où on pose le doigt. Mais ça permet de réfléchir et débloquer des trucs.

Vous représentez l’aile gauche d’Europe-Écologie les Verts (EELV). C’est un parti qui accueille de nombreux rapports de forces idéologiques. Y avez-vous assez d’espace pour exprimer vos idées ?

Euh… (soupir) Je ne sais pas si on peut dire ça… (embarrassée) Je… Je ne sais pas si on peut dire ça, ouais. Je ne sais pas si j’ai envie de répondre à ça, en fait.

Votre courant, représenté par la motion de Mélissa Camara au Congrès d’EELV, n’a récolté que 13,5% des voix. Quel intérêt a-t-on, quand on porte des idées minoritaires dans un parti, à y rester ?

Ça, c’est toute l’histoire des partis (amusée) ! Et s’il y avait une raison simple à ça, ça se saurait. Il y a plein d’exemples qui montrent des trajectoires très différentes. Il y a un Mélenchon qui est resté minoritaire hyper longtemps et qui en est sorti, mais à la faveur d’un mouvement social. C’est-à-dire qu’il est sorti au moment du débat sur le référendum européen [en 2005, ndlr.]. Ou juste après, pour saisir cette vague-là, il y a un Hamon, par exemple, qui a essayé de partir et qui s’est quand même largement planté. Il y en a qui sont restés : comme Blum, par exemple, ou même Mitterrand. Quand il est arrivé, il était minoritaire et puis, finalement, il a réussi à faire des trucs. Donc il n’y a pas de loi d’airain là-dessus.

En revanche, la question qu’il y a derrière c’est : « à quoi sert un parti politique ? ». Ce n’est pas tant « qu’est-ce que, nous, on peut y faire ? ». Et là, je pense qu’on est à un moment de modification ou de changement.

Vous partagez beaucoup d’idées certaines figures insoumises, notamment avec celles qui ont été écartées de la nouvelle direction de LFI. Pourquoi rien ne se crée en dehors des partis ?

(Rires) Eh bien, il faut que nous mangions ensemble, que nous parlions et que nous réfléchissions. La question m’est posée de manière continue. Si on fait quelque chose à l’extérieur, ça veut dire qu’on laisse les partis là où ils sont et que la prochaine fois, on aura un parti de plus à gauche. Est-ce que ça aidera vraiment au paysage politique ?

Votre présidente, Marine Tondelier (EELV), martèle qu’il n’y aura pas de liste commune aux écologistes et aux insoumis pour les européennes de 2024. Au congrès socialiste, qui aura lieu le 25 janvier, deux des trois candidats sont hostiles à la Nupes. Quel espoir placez-vous en cette coalition ? Est-elle le seul outil de la gauche pour faire barrage à Emmanuel Macron ?

Il n’y en a pas d’autres, en fait. Alors, je pense qu’elle est très imparfaite, qu’elle est née de la présidentielle avec une structuration issue de la présidentielle et une FI centrale. L’intelligence collective serait de mettre ça en cause : si on remet ce noyau dur en cause et qu’on se dit que c’est une coalition de partis de gauche, alors ça débloque plein de choses. Mais l’intelligence collective est toujours quelque chose qui est difficile à atteindre. Dans tous les cas, il y a une opportunité, puisque c’est la première fois dans l’histoire de la VèmeRépublique qu’il y a une alliance aussi large. Et ça a suscité un espoir.

On peut appeler la coalition d’un autre nom si ça rassure tout le monde. Mais il faudrait quand même qu’on arrive à trouver le chemin de l’alliance pérenne et durable.

Vos idées ne se noient-elles pas dans la nébuleuse Nupes ? N’est-ce pas plus compliqué que de les porter sous la bannière d’un parti ?

Non, ce n’est pas plus dur. Au contraire, on fait des alliances avec d’autres personnes dans d’autres partis. Il y a des gens au Parti socialiste (PS) ou à LFI avec lesquels je me sens extrêmement proche. Et presque plus proche, parfois, que d’autres de mon propre parti. Et à l’inverse, il y a des gens de mon parti avec lesquels je me sens plus proche que d’autres. Donc ça modifie les manières de fonctionner. Le risque, c’est que la Nupes soit perçue comme quelque chose d’opportuniste post-élection présidentielle.

Sandrine Rousseau ne se suffirait-elle pas à elle-même ? Quand on invite Olivier Faure, c’est pour le PS. Quand on invite Mathilde Panot, c’est pour LFI. Mais quand on invite Sandrine Rousseau, c’est pour Sandrine Rousseau. On a l’impression que vous n’avez pas besoin de parti.

(Rires) Eh bien ça, je ne pense pas. Alors, c’est tout un débat. Parce qu’il y en a dans mon équipe qui pensent ça aussi. Mais ça me semble plus compliqué que ça. Regardez un Ruffin, c’est aussi sa limite. Parce que je pense que Ruffin a aussi eu – ou a toujours – le truc que j’ai et que vous décrivez. C’est-à-dire qu’on invite Ruffin pour Ruffin, par pour LFI. Et en même temps, on voit bien que ça a une limite, cette affaire.

La limite, c’est que tout seul on va plus vite et qu’ensemble on va plus loin (rires).

Après une éventuelle dissolution de l’Assemblée nationale ou après 2027, quelle est la suite ?

Présidente de l’univers, je pense ? Si la question est de savoir si je rejoins Macron, alors non. (Rires) Je ne vais pas vous donner un grand scoop… Je ne sais pas s’il y aura dissolution, ou pas dissolution. Mais ce que je sais, c’est que tant que nous ne menons pas une bataille de fond sur les idées, que nous ne remettons pas les thèmes de l’écologie et de la gauche au centre du débat politique, nous n’arriverons jamais à être majoritaires. 

C’est pour ça que je mène une bataille qui peut paraître étonnante ou incompréhensible. Mais en réalité, je mène une bataille sur des valeurs de gauche. Quand je dis que la valeur travail est une valeur de droite ou quand je parle du « droit à la paresse », je réinstalle la question de la diminution du temps de travail, du congé, du repos, du bien-être, du corps, du loisir, etc. Et ça, je pense que c’est ce qu’a fait la droite, mais surtout l’extrême droite depuis vingt ans. Elle a installé son vocabulaire et elle a réussi, petit à petit, à décentrer le débat politique vers ses thèmes à elle. Ce qui nous oblige à aller sur les thèmes de l’extrême droite. Et évidemment, on n’est jamais aussi bon que l’extrême droite sur les thèmes de l’extrême droite.

Aujourd’hui, par exemple, quand on parle d’immigration, on n’arrive pas à poser le mot « respect ». Alors que c’est essentiel. On parle d’immigration en termes de « grand remplacement », de chiffres, d’OQTF [obligation de quitter le territoire, ndlr.], de délinquance… Ça, ça va faire partie des batailles, notamment dans le cadre de la loi sur l’immigration. Après seulement, on pourra développer un discours de gauche ou écologiste sur l’immigration.

Depuis la présidentielle 2022, il y a eu du changement ?

Eh bien, je pense que le score de Mélenchon a éveillé un peu des choses. Et je pense – mais immodestement – que ce que j’ai posé permet aussi de faire bouger un peu le débat. J’écoutais la matinale de France Inter sur les retraites, où Léa Salamé pose trois fois la question aux deux économistes invités : « Sandrine Rousseau dit que la valeur travail est de droite, vous êtes d’accord ? ». En fait, ça permet de poser le débat. C’est-à-dire : quelle est la place du travail dans la vie ?

Je pense, évidemment, qu’il n’y a pas que moi qui le fait. Mais que ce qu’on perçoit comme des polémiques sont en fait une espèce de déplacement de la plaque politique vers la gauche et l’écologie. 


Cette interview n’a pas été publiée dans un média. Elle a été réalisée dans le cadre d’un exercice universitaire.